Tu marches dans les hauts, quelque part au-dessus de Salazie, et une petite boule de plumes se pose sur une branche à deux mètres de toi. Elle te regarde. Elle ne s'envole pas. Elle t'accompagne même un moment, de perchoir en perchoir, le long du sentier. Tu viens de rencontrer un tec-tec, l'oiseau le plus curieux de La Réunion, et si tu es d'ici, tu sais déjà que c'est un peu ça, l'âme des forêts de l'île : familière, jamais tout à fait sauvage.
Le tec-tec, de son vrai nom le Tarier de La Réunion (Saxicola tectes), est un oiseau forestier endémique. Cela veut dire qu'il ne vit nulle part ailleurs sur la planète : ni à Maurice, ni à Madagascar, ni ailleurs, seulement ici. Dans toute la faune de La Réunion, c'est même le seul représentant de son genre, Saxicola. Quand tu le croises, tu croises quelque chose qui n'appartient qu'à cette île.
Un oiseau qui n'a pas appris à avoir peur
Ce qui frappe d'abord, c'est sa taille. À peine 12,5 centimètres, court et rond, un petit bec fin et pointu, et ce sourcil blanc bien net qui le trahit d'un coup d'œil. Le mâle porte souvent une tête noire et un poitrail teinté d'orangé ; la femelle reste dans les beiges et les bruns, la poitrine roussie. Une tache blanche sur l'aile, et le voilà reconnaissable parmi les oiseaux de l'île.
Mais le vrai trait du tec-tec, ce n'est pas son plumage, c'est son caractère. Il n'est pas farouche. Curieux, il se laisse approcher à deux ou trois mètres, il suit parfois les promeneurs sur les sentiers, perché au sommet d'un buisson ou d'un rocher pour guetter les insectes qu'il attrape au vol ou au sol. Cette confiance a une histoire triste et belle à la fois : elle vient d'une époque où l'île n'avait aucun prédateur terrestre. Avant l'arrivée de l'homme, le tec-tec n'avait rien à craindre au sol. Il n'a jamais appris la peur, et il fait aujourd'hui son nid à même la terre, caché sous une touffe d'herbe ou dans le creux d'un tronc.
Son nom, tu le devines si tu tends l'oreille. « Tec-tec », ce sont ces petites notes courtes et sèches qu'il répète, un cri devenu son nom. C'est d'ailleurs lui, l'oiseau qui fait ce « tic-tic » que l'on entend sur les sentiers des hauts. Attention à ne pas le confondre : l'oiseau que l'on appelle ici « zoizo la vierge » n'est pas lui, c'est le tchitrec, le Terpsiphone de Bourbon. Le tec-tec, lui, ne porte que le nom de son chant.
L'oiseau des hauts, du bord du sentier à 2 500 mètres
Le tec-tec est un oiseau des Hauts, un vrai. On peut l'observer à partir de 300 mètres d'altitude, dans les clairières et les milieux ouverts, et il monte jusqu'à la limite haute de la végétation, au-delà de 2 500 mètres. Autant dire qu'il t'accompagne du sous-bois humide jusqu'aux pentes dénudées du Piton des Neiges. Il vit en solitaire, chacun son territoire, chacun son buisson-vigie. Là où le pétrel de Barau niche la nuit sur les toits de l'île, le tec-tec, lui, se montre en plein jour, curieux et proche.
C'est en ce moment, de septembre à janvier, qu'il fait ses petits. La femelle pond deux à quatre œufs, le plus souvent trois, d'un bleu-vert très clair moucheté de roux. Le nid, posé au sol ou glissé dans une anfractuosité, reste sa vieille habitude d'île sans danger. Sauf que le danger est arrivé : rats et chats introduits guettent désormais ces couvées au ras du sol. Le tec-tec reste pourtant l'un des oiseaux les plus communs de La Réunion, classé en préoccupation mineure par l'UICN, et il est protégé par un arrêté ministériel depuis le 17 février 1989.
Garder près de soi la mémoire des hauts
Il y a des lieux qu'on ne ramène pas dans une valise. La brume de Salazie au petit matin, la lumière rase sur les remparts, ce silence des hauts que seul un petit cri sec vient ponctuer. Pour beaucoup, loin de l'île, c'est justement ça qui manque. Une affiche du cirque de Salazie ou des sommets du Piton des Neiges, c'est un morceau de ces forêts-là, gardé près de soi, là où le tec-tec veille encore sur les sentiers. Il y a d'autres lieux de l'île à garder ainsi, dans toutes les affiches de La Réunion.
Le tec-tec ne fera jamais la une. Il n'est ni rare, ni spectaculaire, ni menacé au point d'émouvoir les foules. Il est simplement là, fidèle, à hauteur de sentier, à te rappeler que les plus beaux morceaux de l'île sont souvent ceux qui viennent te trouver sans que tu les cherches. La prochaine fois que tu montes dans les Hauts, ralentis. Il finira par se poser près de toi.